En partenariat avec la Cinémathèque de Nouvelle-Aquitaine.
Présentation/Débat : Diane Bracco, hispaniste et spécialiste de cinéma à l’Université de Limoges.
Espagne 1978 1h50 vostf
Avec : José Sacristán, Maria Luisa San José, José Luis Alonso, Ángel Pardo
Synopsis : Membre d’un parti de gauche, Roberto Orbea est élu député. Marié à Carmen, il tente de camoufler son homosexualité. Mais ses adversaires découvrent sa double vie et engage un jeune prostitué, Juan, pour faire éclater un scandale. Roberto prend Juan sous aile, refermant le piège.
L’avis de Virgile Dumez :
"Une œuvre politique et intime à la fois.
Alors qu’il fut un cinéaste poursuivi par la censure franquiste pour ses nombreuses audaces, Eloy de la Iglesia a profité de la mort de Franco et de la Transition démocratique pour laisser libre cours à son imagination débordante et sa tentation de la transgression. Ainsi, en quelques années, il a tourné des œuvres sulfureuses comme Los placeres ocultos (1977), premier film espagnol à évoquer frontalement l’homosexualité…Avec Le député (1978), Eloy de la Iglesia semble s’assagir puisqu’il traite ici d’un sujet plus proprement politique, à savoir les débuts compliqués de la fameuse Transition démocratique, lorsque l’Espagne était encore déchirée entre ses aspirations pour la liberté et sa volonté de rester sous la dictature franquiste. Clairement favorable à la démocratie, Eloy de la Iglesia ne fait pas mystère de ses sympathies marxistes dans ce long métrage qui prend clairement parti pour une gauche libertaire encore maltraitée par la guardia civil, dernier bastion du franquisme. Ainsi, le métrage insiste sur le combat acharné de ces militants qui ont passé leur vie à lutter dans la clandestinité pour voir enfin l’avènement de la démocratie dans le pays…
Doté d’un montage parfaitement maîtrisé, Le député n’ennuie jamais et propose même une plongée passionnante au cœur de la psyché d’un homme en complète contradiction entre ses idéaux politiques et ses pulsions intimes… Eloy de la Iglesia est sans équivoque dans son rejet total de la dictature franquiste, mais il ne délivre aucunement un blanc-seing aux hommes de gauche qui entendent libérer le pays de ses entraves idéologiques."
L’avis de Pierre Nicolas dans Fais pas ton genre (extraits)
« Au moment où sort Le Député en 1978, la société espagnole est en bouleversement politique majeur. Trois ans auparavant, la mort du Général Franco met fin à près de quarante ans de dictature et entame une période de transition au cœur de laquelle Eloy de la Iglesia construit son film. Un temps où des institutions franquistes demeurent le temps de construire une constitution, et des milices continuent de prospérer, sans aucune envie de céder le pouvoir aux forces démocratiques, tandis que les forces de gauche passent de la clandestinité à une légitimation lente, tout en conservant cet esprit de suspicion, ce sentiment de devoir vivre caché, une vie “de bas-fonds” pour cacher son orientation politique, mais pas seulement… C’est précisément à cette intrication du “moment historique”, de la paranoïa, du politique et de l’intime que se situe Le Député…Le mouvement de balancier entre la vie politique et la vie sexuelle va progressivement se transformer pour que les vies s’entremêlent : la vie sexuelle s’immisce dans le politique, le politique dans la vie sexuelle…
Chez Eloy de la Iglesia, l’interdit a une dimension nécessaire pour contester l’ordre et lutter contre les oppressions. Auparavant le marxisme, toujours l’homosexualité, les interdits façonnent le cinéma de l’Espagnol car ils sont pour lui le seul moyen de combattre la normativité des sociétés. Les interdits sont aussi les marqueurs des opprimés, chers au cinéaste…Dans Le Député, l’interdit est davantage un moyen de critiquer les appareils politiques et partisans, quels qu’ils soient, y compris de gauche, qui entravent les hommes et les femmes sur ce qu’ils et elles peuvent être intimement. Le récit est ainsi à la fois un miroir sans concession du climat politique, entre les espoirs suscités par la gauche, et l’ombre des groupuscules franquistes, et une critique acerbe de la ploutocratie, de la politique politicienne comme machine à broyer l’intime des individus. »